Le matin, la Californie a cette manière de faire semblant d’être calme. C’est un calme très organisé, presque syndiqué : le soleil se lève à l’heure, les palmiers tiennent leur rang, et même le vent semble avoir lu le règlement local. Cette semaine, à la télé, le PGA Tour débarque à Pebble Beach avec son cirque portatif — les sacs, les tentes, les Trackman, la petite science du swing qui transforme une falaise en laboratoire. Pebble, cette semaine, c’est le grand théâtre (et le grand budget) : l’AT&T Pebble Beach Pro-Am, du 12 au 15 février 2026.
Sauf qu’on n’est pas obligé de vivre son expérience californienne agglutiné derrière les cordes. La Californie a une autre histoire, moins photogénique sur Instagram mais bien plus utile quand on aime vraiment jouer : les golfs publics. Ceux où le starter vous appelle “buddy” sans ironie, où l’on croise des retraités avec la glacière dans la voiturette, des ados qui tapent des balles en baggy, et des californiens qui bossent tôt et jouent tard parce qu’il faut bien caser ça quelque part dans l’agenda familiale surchargé.
Alors voilà l’idée : pendant que les pros font leur cinéma au bord du Pacifique, on prend la route. Un roadtrip triangulaire — Los Angeles, San Francisco, et la Death Valley pour finir, parce que la Californie aime les contrastes et qu’elle ne fait jamais les choses à moitié. Cinq structures totalement ouvertes, sans mot de passe social, sans poignée de main secrète. Des parcours municipaux, des 18 trous sublimes tout en restant accessibles, et une parenthèse indoor/concept pour les jours où la météo vous fait rater le départ.
1) Los Verdes (Rancho Palos Verdes) — le municipal qui regarde l’océan sans s’excuser

À Los Verdes, la première impression n’est pas le fairway : c’est l’île de Catalina, posée au loin dans le Pacifique, comme une promesse de week-end à planifier. On est encore dans Los Angeles, mais ici ça respire comme si la ville avait enfin desserré sa cravate. Le terrain est municipal, donc démocratique par nature, et pourtant il a des airs de carte postale — ce qui, dans un monde juste, devrait être illégalement réservé aux clubs privés. Sauf que non : vous êtes là, vous aussi !
Los Verdes, c’est un municipal qui a compris un truc très californien : si tu as l’océan en face, inutile d’en faire des tonnes. Tu lui laisses faire son travail.
On arrive souvent avec cette brume fine de la péninsule — la “marine layer”, comme un pull léger qu’on n’avait pas prévu mais qu’on est content d’avoir. Le parking est déjà une petite société : des habitués qui déchargent leur chariot avec la lenteur de ceux qui savent, des jeunes qui découvrent que marcher en côte avec un sac, c’est un sport annexe, et deux-trois joueurs du dimanche qui font semblant d’être détendus alors qu’ils ont un départ dans douze minutes.
Le parcours est posé sur les hauteurs de Rancho Palos Verdes, à l’adresse très prosaïque de la vie réelle (7000 W Los Verdes Dr) — et c’est justement ça qui est beau : on n’entre pas dans un sanctuaire, on entre dans un endroit public qui s’ouvre ensuite sur un Pacifique plein cadre.
Ici, la vue ne vient pas “en bonus”. Elle est partout, elle vous suit, elle vous distrait, elle vous rattrape au moment où vous étiez en train de vous énerver pour un chip approximatif. Elle a ce talent rare : remettre vos priorités dans l’ordre. Il y a des parcours où l’on se souvient de son score. À Los Verdes, on se souvient surtout de certains greens comme on se souvient d’un belvédère. Le 15 tout particulièrement, ce green avec l’océan derrière qui rend le putt presque secondaire, et qui donne ce sentiment étrange de jouer au bord du monde.
Le clubhouse joue la carte du “casual bar & grill” avec vue océan, mais on peut aussi aller à San Pedro, pas loin, pour l’attrait de son port — poisson, friture bien faite, tacos de bord de mer. On peut également se rendre chez Torrance et sa cuisine asiatique à portée de volant (le réconfort après le vent).
Pourquoi il faut y aller : 33$ la partie … 33$ !!!!
2) Holey Moley (Santa Monica) — mini-golf, néons, et la preuve que “jouer” n’est pas un sous-genre

Un roadtrip public, c’est aussi accepter qu’on ne joue pas toujours 18 trous avec un sac sur le dos. Parfois, on joue de nuit. Parfois, on joue en riant un peu plus fort que d’habitude. Santa Monica, c’est la promenade, les vitrines, l’odeur du sel et des frites, et au milieu : Holey Moley, version “concept” assumé, mini-golf débridé, bar, cocktails, et même 27 trous si vous avez encore de l’énergie après la balade le long de l’océan et les manèges de la fête foraine.
C’est l’endroit parfait pour ceux qui aiment le golf mais détestent la posture, ou l’inverse. On y croise des couples qui se testent (le putting révèle tout), des groupes d’amis qui trichent avec une sincérité touchante, et des gens qui découvrent qu’un putter peut être un passeport social bien plus efficace qu’une carte de membre. Ici, la “performance” est un détail : ce qui compte, c’est le geste — et la petite honte douce quand on rate à cinquante centimètres sous les regards.
On peut y manger, évidemment, parce que la Californie ne laisse jamais un estomac sans option : comfort food, desserts, cocktails maison. Et quand vous ressortez, la mer est à deux pas. Le contraste est délicieux : vous venez de putter sous des lumières de salle de fête, et vous vous retrouvez face à l’océan, sérieux comme un pro au 18 de Pebble. La vie est parfois bien écrite.
Pourquoi il faut y aller : pour jouer en buvant des red bull vodka, sous les néons et les spots colorés.
3) Pacific Grove Golf Links — “Poor Man’s Pebble”, et l’art d’être riche en paysages

Pacific Grove, c’est la réponse californienne à une question simple : “Et si on jouait au bord de l’eau, mais sans vendre un rein ?” À quelques miles de Pebble, pendant que les tribunes se montent et que les VIP s’échauffent au sourire, Pacific Grove fait son boulot de municipal : accueillir tout le monde, et le faire avec un aplomb tranquille. On l’appelle “Poor Man’s Pebble Beach”, surnom à la fois injuste (c’est un vrai parcours) et parfaitement juste car c’est une vraie affaire !
Ce qui est génial, ici, c’est la double personnalité : un aller plus “parkland”, sous les cyprès, et un retour qui file vers le bord de mer, plus links, plus brut, plus venteux — le genre de trous où votre balle apprend l’humilité en accéléré. On entend les vagues, on sent l’iode, on voit des promeneurs qui ne comprennent pas pourquoi des adultes s’obstinent à frapper une balle dans le vent. Ils ont raison.
Pour manger, Pacific Grove a longtemps eu ce luxe rare : un restaurant de parcours qui comptait vraiment dans la vie locale. Il a récemment changé de chapitre, ce qui arrive souvent aux bonnes adresses quand une ville se rappelle qu’elle possède un trésor. Donc faites simple : après la partie, allez chercher la mer dans l’assiette — fruits de mer, chowder, un truc chaud qui vous répare. Sur la route, arrêtez-vous au Point Pinos Lighthouse juste à côté, histoire de regarder l’océan comme on regarde un long putt : avec le même mélange de confiance et de fatalisme.
Pourquoi il faut y aller : 71$ pour jouer un Links en Californie.
4) TPC Harding Park (San Francisco) — quand un municipal met un costume de major
San Francisco a cette particularité : même ses lieux populaires ont une histoire un peu trop dense, comme si la ville avait peur de la page blanche. Harding Park,

c’est un municipal né en 1925, donc centenaire, donc chargé. Et pourtant, on y vient avec le même esprit que partout ailleurs : jouer. Sauf qu’ici, vous jouez dans une mise en scène de grand golf, parce que Harding Park a accueilli les caméras et les grandes occasions — et qu’il porte maintenant le badge TPC comme un blazer bien coupé.
Le plus intéressant, à Harding, ce n’est pas seulement l’herbe impeccable ou la sensation de marcher dans une carte postale de championnat. C’est le paradoxe social, à ciel ouvert : un endroit public, donc censé appartenir à tous, mais qui coûte cher à faire tourner, surtout quand l’eau devient une question politique. À San Francisco, on parle même de privatisation plus large des parcours publics, signe qu’ici comme ailleurs, la démocratie se négocie ligne par ligne, budget par budget.
Et puis il y a le détail qui compte au 19e trou : le Cypress Grill, au clubhouse, qui donne sur le lac et vous laisse reprendre des forces sans avoir l’impression de manger dans un couloir d’aéroport. San Francisco, ensuite, fait le reste : un burrito de Mission pour les jours où vous avez marché plus que prévu, un café qui coûte un peu trop cher mais qui vous réveille vraiment, et cette lumière grise du Pacifique Nord qui rend tout plus cinématographique, même un double bogey.
Pourquoi il faut y aller : parce que c’est la preuve vivante qu’un municipal peut toucher au “grand” sans renier le “public” — et que cette frontière-là mérite d’être défendue.
5) Furnace Creek Golf Course (Death Valley) — jouer sous le niveau de la mer, et comprendre ce que “oasis” veut dire

Après la côte, la Death Valley est une phrase courte. Sans adjectifs inutiles. La route se vide, la radio devient un bruit de fond, la température monte au dessus de 45° et la lumière change de texture : plus sèche, plus blanche. On entre dans le désert !
Et puis, au milieu de cette rigueur minérale : du vert. Furnace Creek, c’est un 18 trous posé comme une anomalie — le genre de lieu qui ressemble à une plaisanterie jusqu’à ce que vous soyez dessus, club en main, à vous demander comment c’est possible. Ici, l’argument factuel est si absurde qu’il devient poétique : le parcours est à 65 mètres en dessous du niveau de la mer.
Le jeu, dans le désert, redevient simple. Pas de posture. Pas de distraction. Vous tapez, vous marchez, vous regardez des montagnes qui ont l’air d’avoir été dessinées avec un couteau. Le golf devient une affaire de survie douce : gérer l’eau, gérer l’énergie, accepter que la balle rebondisse parfois comme si elle avait sa propre idée de l’itinéraire.
Et on mange où, dans un endroit pareil ? Justement : au “19th Hole Bar & Grill”, à côté du clubhouse, burgers, chili, saucisses — du carburant honnête, sans discours. Ensuite, vous pouvez pousser jusqu’à Badwater Basin également.
Pourquoi il faut y aller : pour jouer sous le niveau de la mer.
On finit ce voyage avec du sable dans les chaussures, du vrai, celui du désert, pas celui des bunkers, une odeur de sel encore coincée dans la veste et cette certitude calme : pendant que le Tour mesure tout yard par yard, la Californie publique, elle, continue de laisser de la place à l’imprévu.
Et la question qui reste, en sortant du désert, est d’une simplicité presque gênante : si le golf peut être aussi ouvert ici, pourquoi ailleurs on s’obstine à le fermer ?
