Je n’y suis pas retourné cette semaine. Et pourtant, Caracas est revenue, sans prévenir, à la faveur d’une actualité trop grosse pour rester un simple bandeau déroulant : l’opération américaine qui a conduit à l’arrestation de Nicolás Maduro, revendiquée par Donald Trump, a remis la capitale vénézuélienne au centre d’un échiquier qui dépasse largement ses montagnes. D’un coup, les images mentales que j’avais rangées dans un tiroir — la vallée, la moiteur, les conversations à mi-voix — se sont remises à vivre. Pas par nostalgie. Plutôt par ce réflexe de blogueur : quand l’Histoire fait irruption, on se remémore, on regarde à nouveau les photos, on vérifie ce qu’on croyait avoir compris.

Je m’imagine arriver à Maiquetía, avec cette sensation très caraqueña d’entrer dans une ville prise entre deux respirations. D’un côté, El Ávila — immobile, souverain, presque insolent de beauté. De l’autre, une capitale nerveuse, où l’on apprend vite que la géographie est aussi une question sociale : les quartiers ne se ressemblent pas, les trajectoires non plus, et la prudence n’est pas une option de voyageur, c’est une grammaire locale. La chaleur te colle à la peau comme un polo trop ambitieux, et la ville te regarde arriver comme si elle avait déjà décidé ce que tu avais le droit d’en raconter.
Ce qui change aujourd’hui, c’est le relief politique derrière le relief tout court. Quand un président est extrait de sa propre capitale par une puissance étrangère, la moindre rue devient un commentaire, la moindre terrasse un débat, le moindre silence un indice. On parle de légalité, de souveraineté, de précédents, de mémos juridiques — et pendant ce temps, la ville continue de servir des arepas, de remplir des cafés, de pousser des klaxons, comme si la vie avait appris depuis longtemps à cohabiter avec des nouvelles trop lourdes. C’est précisément pour ça que j’ai eu envie d’écrire sur Caracas : parce qu’elle n’est jamais seulement un décor. Elle est un baromètre.
Clairement, cette semaine, on a assez peu de chances d’embarquer nos clubs en soute pour Caracas comme on partirait jouer un links en Écosse sur un coup de tête. Depuis l’opération américaine du 3 janvier et l’arrestation de Maduro revendiquée par Trump, le pays est entré dans une zone de turbulences où même les États parlent en majuscules : voyage à reporter, do not travel, frontières et liaisons aériennes susceptibles de se gripper.
Alors voilà l’idée — un peu loufoque, mais parfaitement assumée : profiter de cette actualité surréaliste pour faire ce qu’on fait le mieux chez UPGS. Découvrir, remettre du contexte, et vous présenter le golf au Venezuela : ses clubs planqués derrière les montagnes, ses fairways tropicaux, et cette façon très locale de jouer — comme une parenthèse de normalité, au milieu d’un pays qui n’en a pas souvent.
Le Venezuela n’est pas “un pays de golf” au sens où l’Écosse est un climat et une menace permanente pour tes poignets. Là-bas, le golf ressemble plutôt à une anomalie élégante : une pratique importée, longtemps cantonnée aux poches privilégiées de Caracas, mais qui a fini par s’enraciner dans le paysage — au point d’avoir sa propre mythologie, ses tournois, ses architectes, et même son héros national contemporain.

Tout commence, logiquement, par Caracas. Le Caracas Golf Club apparaît dès 1918, porté par William Phelps (oui, le Venezuela a aussi eu ses entrepreneurs-américains-de-l’époque qui posent des institutions comme on plante des drapeaux). Le club va ensuite migrer vers le site qui deviendra l’actuel Caracas Country Club, sur les contreforts de l’Ávila : là, on n’est plus seulement dans le sport, on entre dans l’urbanisme, presque dans la politique douce. À la fin des années 1920, sur les conseils de Nelson Rockefeller, on fait appel aux Olmsted Brothers/Olmsted Associates pour penser le développement résidentiel autour du club, sur d’anciennes plantations de café. Résultat : le golf devient un cœur vert autour duquel se dessine un quartier entier, “Country Club” au sens littéral, comme si la pelouse pouvait organiser la ville.
Et puis il y a le détail que les passionnés d’architecture de parcours aiment : l’empreinte américaine ne s’arrête pas au paysagisme. Le tracé 18 trous du Caracas Country Club est associé à Charles “Steam Shovel” Banks (disciple de Seth Raynor, apôtre des formes franches et des greens qui ont des idées arrêtées). Plusieurs sources situent la construction du parcours par étapes autour de 1930–1934 (9 trous puis 18). Ce qui est fascinant, c’est que ce golf-là raconte une époque où Caracas se rêvait “capitale moderne” : on bâtit, on planifie, on copie les codes internationaux, et le golf devient une manière de se placer sur la carte — pas seulement sportive, mais culturelle.

Sauf que le Venezuela ne s’est pas contenté d’un seul îlot. La scène se densifie : Valle Arriba arrive comme “le deuxième grand club de golf de Caracas” selon certaines chronologies, avec une fondation souvent donnée autour du début des années 1940 (on trouve 1942 dans des sources historiques locales, et 1945 dans d’autres bases de données golf). Peu importe l’année exacte : l’idée est claire. Le golf s’installe dans la ville comme un marqueur social, mais aussi comme un refuge de verdure au milieu d’une capitale qui s’étire et s’invente. Valle Arriba, c’est le club “dans Caracas”, celui qui a longtemps servi de scène principale au tournoi national le plus connu.
Ce tournoi, justement : l’Abierto de Venezuela / Venezuela Open. Il naît en 1957, d’abord sous l’étiquette “Caracas Open”, et se joue pour la première fois au Caracas Country Club. Le palmarès a quelque chose de romanesque : le premier vainqueur est Flory Van Donck, Belge, personnage d’un golf européen d’après-guerre, venu gagner au soleil caraqueño. La même année, on rejoue encore (format et sponsoring mouvants : le tournoi a souvent vécu “par intermittence”), et l’événement s’inscrit ensuite dans une géographie très caraqueña : Caracas Country Club, Valle Arriba, Lagunita reviennent comme les trois théâtres réguliers.
Mais l’histoire devient vraiment savoureuse quand on voit qui est passé par là. Dans les décennies suivantes, le tournoi est parfois rattaché à des circuits régionaux (Caribbean Tour, puis Tour de las Américas / South American Tour, et plus récemment des formats de série de développement). Et au milieu de cette intermittence, le Venezuela Open s’offre des noms qui claquent comme des titres de chapitres : Roberto De Vicenzo (agrégat record en 1973), Art Wall Jr., David Graham, Al Geiberger, et plus tard un certain Tony Jacklin. Jacklin, c’est important : parce que son Venezuela Open 1979 se joue à Lagunita, ce qui nous amène au troisième pilier du golf caraqueño — et peut-être le plus “cinéma”.
La Lagunita Country Club, ce n’est pas qu’un parcours : c’est une urbanisation pensée comme un projet de modernité tropicale. Les terrains sont achetés et développés à partir du milieu des années 1950, avec une ambition très claire : faire du club (et surtout du golf) l’aimant social et paysager du quartier. Et là, on change d’échelle : on convoque le Brésilien Roberto Burle Marx pour le paysage, on mêle botanistes et urbanistes, et pour le parcours on va chercher un architecte américain de premier plan, Dick Wilson, avec supervision attribuée à Joe Lee (son collaborateur historique). Ce n’est plus “on a un golf”, c’est “on construit un monde autour du golf”.
Et Lagunita traîne une anecdote délicieuse, presque mythologique : le site a accueilli la Coupe du Monde de golf 1974, et la page historique du club insiste sur le fait que le tracé, exigeant et piégeux, aurait contribué à bousculer l’ordre établi (même si les récits varient selon les souvenirs et les archives, l’idée demeure : Lagunita a été une scène internationale). Dans une région où le golf est souvent perçu comme un sport importé, cet épisode agit comme une preuve : “oui, ici aussi, le golf mondial est venu jouer”. Lors de cette épreuve, nos représentants français Roger Demiano et Jean Garaïalde finiront 24ème, en plein mileiu de leaderboard.

Le Venezuela Open, lui, a parfois quitté Caracas : en 1999 à Izcaragua Country Club (à l’est de la capitale), en 2000 à Barquisimeto Golf Club. Et c’est là que l’histoire du golf vénézuélien devient plus intéressante qu’un simple récit de clubs chics : le jeu sort doucement de la bulle caraqueña, se frotte à d’autres paysages, et laisse apparaître un pays plus vaste, plus contrasté, où le golf n’est pas seulement une vitrine mais parfois un lien social local.

La dernière couche du millefeuille, c’est l’époque contemporaine — et là, le golf vénézuélien a un visage : Jhonattan Vegas. Il est né à Maturín, a grandi dans un environnement lié aux camps pétroliers, et raconte des débuts presque symboliques (le gamin qui tape “tout ce qu’il peut”, avant de trouver un vrai parcours). Il part aux États-Unis à l’adolescence, devient le premier Vénézuélien à obtenir une carte du PGA Tour et le premier à gagner sur le PGA Tour. Ce qui compte, au fond, ce n’est pas seulement la performance : c’est le message culturel. Vegas prouve qu’un pays qu’on associe rarement à ce sport peut produire un joueur de très haut niveau, et que le golf vénézuélien, derrière ses grilles et ses clubs privés, a malgré tout une filière, des juniors, une fédération, une continuité.
Justement, la Federación Venezolana de Golf (FVG) est le fil administratif et sportif qui traverse cette histoire : organisation des compétitions nationales, soutien aux joueurs, calendrier, développement. Les informations publiques détaillées “type musée” ne sont pas toujours faciles à trouver sur une page unique, mais la fédération reste le point de centralité officiel quand on parle du Venezuela Open et du golf compétitif local.
Et si on veut résumer, sans faire semblant d’être un manuel : le golf au Venezuela est né à la jonction de trois forces.
- La modernité importée (Caracas, début XXe, influence américaine, urbanisme-plan).
- Le club comme micro-société (Valle Arriba, Lagunita : la ville se raconte aussi par ses enclaves vertes).
- La vitrine internationale intermittente (Venezuela Open, champions étrangers, passages de circuits, grands noms).
C’est une histoire “moins connue”, oui, mais pas petite. Plutôt une histoire qui a longtemps parlé bas — et qui, aujourd’hui, remonte à la surface parce que le Venezuela revient dans nos conversations par d’autres portes. Et quitte à devoir laisser nos clubs au garage cette semaine, autant ouvrir le carnet et raconter ce que ces fairways disent d’un pays : ses ambitions passées, ses fractures, et sa manière très vénézuélienne de continuer à exister, même quand le monde entier le regarde de travers.

