Craig Watson, Royal St George’s et ce drôle de chemin qui mène à Augusta

Le vent arrive toujours de la mer à Royal St George’s. Pas un vent spectaculaire — pas une tempête — mais ce souffle continu, presque latéral, qui traverse les dunes du Kent comme s’il cherchait son chemin entre les bunkers. Au loin, la Manche est grise. Sur le links, les fairways ondulent légèrement, pleins de bosses invisibles et de rebonds capricieux. C’est le printemps 1997, et quelque part dans ce paysage anglais un amateur écossais marche vers le premier tee sans imaginer vraiment que sa semaine va finir par le conduire jusqu’à l’Augusta National.

Craig Watson n’est pas venu ici pour changer sa vie. Il est descendu dans le sud de l’Angleterre pour une raison beaucoup plus simple : c’est le seul parcours de l’Open Championship qu’il n’a jamais joué. L’idée est donc de participer au British Amateur, découvrir le terrain, peut-être passer quelques tours, et rentrer en Écosse avec une histoire de plus à raconter au club.

La préparation est… disons approximative. Une première partie, pour s’acclimater à la région s’organise au Royal Cinque Ports Golf Club, situé à Deal, le vent est si violent que Watson et son ami Michael Brooks abandonnent le parcours après six trous. Il y a un petit bar près du quatorzième. Ils s’y réfugient en attendant que leurs partenaires terminent le parcours. Le lendemain, la reconnaissance à St George’s tourne court pour les mêmes raisons : des rafales si fortes qu’un bunker placé cent yards devant le tee devient pratiquement infranchissable. Watson regarde le fairway, hausse les épaules et décide que l’exercice n’a plus beaucoup de sens.

Il arrive donc au départ du championnat avec une connaissance assez limitée du parcours et des ambitions encore plus modestes. Le British Amateur commence par une qualification en stroke play. Le cut tombe ensuite pour les match-plays.

Watson est exactement dedans. Juste sur la ligne. Ce qui, rétrospectivement, ressemble déjà à une sorte de présage discret : dans le golf amateur, les grandes histoires commencent rarement avec les meilleurs scores de qualification.

Une génération dorée

Pour comprendre Craig Watson, il faut remonter un peu plus au nord, de l’autre côté de la frontière, dans les clubs autour de Glasgow. C’est là qu’il apprend le jeu, dans cette tradition écossaise très simple qui consiste à laisser les juniors vivre littéralement sur le parcours.

Les journées commencent tôt et se terminent tard. Entre les deux, il y a peu de règles et beaucoup de golf. On joue une partie le matin, une autre l’après-midi, puis parfois encore quelques trous le soir. L’été, les enfants passent leurs vacances au club comme d’autres passent leurs journées à la plage.

Les handicaps descendent vite. Parfois trop vite.

Watson se souvient de ces retours de vacances où certains juniors revenaient avec cinq ou six coups de handicap en moins simplement parce qu’ils avaient joué tous les jours pendant trois semaines. Le comité du club remontait les index. Les garçons recommençaient.

Le système était rudimentaire. Mais redoutablement efficace.

Cette génération produit plusieurs excellents amateurs écossais (Graham Rankin, Gordon Sherry, Steven Young) et Watson évolue dans cet environnement sans jamais vraiment avoir l’impression de suivre une trajectoire exceptionnelle. Il n’est pas sélectionné très tôt dans les équipes nationales juniors. Les premières capes arrivent tard, presque par surprise.

Puis, un jour, lors d’un championnat amateur européen, quelque chose change.

Watson regarde les joueurs autour de lui — certains des meilleurs amateurs du continent — et se fait une réflexion simple, presque brutale dans sa franchise : « Ces gars-là ne sont pas meilleurs que moi. » Dans le golf, ce genre de pensée peut suffire à déplacer un horizon entier.

Une finale contre Trevor Immelman

À Royal St George’s, le vent tombe au moment où commence le match play. Le links devient soudain jouable, presque accueillant. Les fairways prennent de la largeur, les greens deviennent lisibles, et Watson commence à avancer dans le tableau.

Les matchs s’enchaînent.

Certains adversaires sont écossais — des visages familiers, des conversations normales entre deux coups. Le tournoi garde un air presque domestique, comme si l’événement le plus prestigieux du golf amateur européen ressemblait parfois à une longue partie entre connaissances.

En quart de finale, Watson affronte James Clive et gagne au 19e trou. Dans l’autre partie du tableau, son ami et compatriote Gordon “Bartley” Sherry est éliminé. C’est une surprise : Watson a toujours considéré Sherry comme le meilleur amateur qu’il ait jamais vu. Et c’est là que le tournoi s’ouvre vraiment.

La finale se joue sur 36 trous contre un jeune joueur de dix-sept ans, Trevor Immelman. Le matin est calme. L’après-midi devient venteux.

Et le vent, paradoxalement, favorise Watson. Son jeu est simple, solide, construit autour des pars. Dans ces conditions difficiles, cette économie de coups devient une stratégie. Son caddie, lui, porte un chapeau blanc avec l’inscription “We Love Gazza” — hommage spontané au footballeur Paul Gascoigne et au récent titre des Rangers. Les caméras de télévision adorent.

Watson gagne le match et le titre . Il ne réalise pas immédiatement ce que cela signifie. Gagner le British Amateur ne transforme pas instantanément un joueur en professionnel célèbre. Le tournoi ouvre plutôt une série de portes inattendues. Il y a l’Open Championship. Il y a la Walker Cup. t il y a, surtout, Augusta National. Watson comprend tout cela seulement en rentrant en voiture après la finale, quand quelqu’un lui rappelle qu’il vient de gagner une invitation au Masters. Il y a un moment de silence. Parce qu’à cet instant précis, Augusta n’est encore qu’un mot.

Un lieu vu à la télévision, c’est uniquement une carte postale du golf.


Une escale inattendue en Géorgie

Avant Augusta, il y a une autre étape, presque improvisée : la Georgia Cup. La tradition veut que le champion amateur britannique affronte le champion amateur américain dans un match d’exhibition organisé au Golf Club of Georgia, juste avant le Masters. Watson arrive sur place en pensant participer à une partie amicale avec Matt Kuchar, alors champion amateur des États-Unis.

Il entre dans le clubhouse. Partout, il y a des drapeaux avec l’inscription Georgia Cup. Des sacs. Des casquettes. Des panneaux.

Watson se tourne vers un responsable et demande, un peu perplexe :

— C’est quoi, tout ça ?

— C’est pour demain.

— Pour demain ?

— Oui. Tu joues contre Matt Kuchar.

Ce n’est donc pas une partie amicale. C’est un événement télévisé. Kuchar gagne le match 3&1, mais Watson quitte le parcours avec une sensation étrange : le golf amateur l’a soudain projeté dans un univers qui ressemble presque au golf professionnel. Et le lendemain, il prend la route d’Augusta.


Augusta ressemble exactement à la télévision

La première chose qui le frappa à Augusta, c’est cette impression de déjà tout connaitre, de maitriser le parcours surtout. Ce tracé qui est exactement comme à la télévision. C’est même troublant.

Sur beaucoup de links de The Open, les tribunes et la foule transforment tellement l’espace qu’on ne reconnaît presque plus les trous quand le tournoi est terminé. Augusta fonctionne à l’inverse : chaque fairway, chaque pinède, chaque pente ressemble à l’image qu’on a vue pendant des années.

Pendant longtemps, la télévision a surtout montré les neufs derniers, Watson découvre donc les neuf premiers trous comme un territoire presque inconnu. Le premier trou se termine par un double bogeys horrible avec trois putts. Les greens sont rapides, presque nerveux. Watson n’a jamais vraiment aimé les greens très rapides. Le geste devient prudent. Le putting ressemble parfois à un exercice d’équilibriste. Mais sur le retour, quelque chose change. en effet, il reconnaît les trous, il les a vus des dizaines de fois.

Alors il joue simplement ce qu’il a vu à la télévision.


Une partie avec Palmer

Pendant la semaine, Watson joue aussi une partie avec Arnold Palmer. La légende est déjà âgée. Le swing n’a plus la puissance des grandes années, mais autour de lui l’atmosphère est particulière. Les spectateurs se déplacent lentement derrière la corde. Certains retirent leur casquette. D’autres murmurent simplement son nom.

Watson marche quelques mètres derrière, observant la scène comme on regarde un film qu’on connaît déjà.

Plus tôt dans la semaine, il a aussi joué un tour d’entraînement avec Gary Player, Seve Ballesteros et l’amateur Frank Nobilo — une partie qui ressemble presque à une réunion improbable du golf mondial. Seve traverse alors une période difficile dans son jeu, mais sa présence suffit à donner au parcours une autre dimension.

Ce genre de moment arrive rarement dans une carrière. Encore moins dans une carrière amateur.


La Walker Cup et la mémoire des parcours

La même année, Watson dispute la Walker Cup avec l’équipe de Grande-Bretagne et d’Irlande. Cinq Écossais sont sélectionnés, une concentration assez remarquable.

Le match se joue aux États-Unis, sur un parcours préparé presque comme un US Open : rough épais, greens rapides, installations impressionnantes. Les Européens découvrent une mise en scène très différente du golf amateur traditionnel. Le score final est brutal : 18-6 pour les Américains.

Mais Watson gagne son simple. Et surtout, il profite de l’expérience. Avec le recul, c’est peut-être cela qui définit le mieux le monde des grands amateurs : des joueurs capables de traverser les lieux les plus mythiques du golf — Royal St George’s, Augusta National, les parcours de Walker Cup — avant de revenir tranquillement à une vie normale.


Le temps qui passe

Aujourd’hui, Craig Watson joue moins.

Les clubs restent parfois plusieurs mois dans le garage. Les grips d’un ancien set n’ont pas été changés depuis des années. Les compétitions seniors offrent encore quelques occasions de retrouver les parcours et les amis.

Rien de spectaculaire. Juste du golf.

Et peut-être que c’est finalement ce qui rend ces histoires si particulières : dans le monde amateur, les trajectoires ne deviennent pas forcément des carrières. Elles deviennent des souvenirs.

Parfois ceux d’un tournoi gagné grâce au vent mieux maitrisé que son adversaire. Parfois ceux d’une semaine à Augusta.

Et parfois simplement ceux d’un joueur écossais qui, un jour de vent sur un links anglais, a découvert que le golf pouvait mener beaucoup plus loin qu’il ne l’avait imaginé.

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