Fin 2025. On pourrait parler d’Augusta, de TGL, de Scheffler, de tout ce qui brille. Mais si l’on cherche ce que cette année a vraiment raconté, alors il faut s’arrêter au même endroit : un parking de Long Island, une file à l’aube, et un panneau qui te juge avant même ton premier swing.
2025 en trois lignes (parce qu’on n’est pas là pour faire un best-of)
Oui : McIlroy a enfin eu son Masters. Oui : la TGL a mis Tiger dans un studio et, miracle, il a ri. Oui : Scheffler a continué sa domination polie, celle qui ne te demande pas d’applaudir mais t’oblige à respecter.
Et puis il y a eu la Ryder Cup. À Bethpage. Sur le Black. Là où le golf cesse d’être un sport élégant et redevient ce qu’il a toujours été : une affaire de terrain, de sueur et de nerfs.
Avant d’être un monstre, Bethpage a été un projet politique

Si tu veux comprendre Bethpage Black, tu dois remonter aux années 30. Pas pour le folklore. Pour le contexte. L’Amérique de la Grande Dépression, c’est un pays qui tombe de haut : chômage massif, économies pulvérisées, et cette idée nouvelle que l’État doit faire plus que regarder. Le New Deal devient une machine à remettre les gens au travail : routes, ponts, parcs, infrastructures. On bâtit du “public”, du durable, du massif.
Et dans cette logique-là, le golf — oui, le golf — n’est pas qu’un loisir de riches. C’est aussi un outil d’aménagement et d’emploi. À New York, un homme comprend parfaitement comment transformer le béton et les pelouses en pouvoir : Robert Moses. Il construit des parkways, des plages, des parcs d’État. Il façonne un paysage autant qu’un récit : celui d’une modernité américaine qui avance au bulldozer, et qui se raconte très bien à la presse. Bethpage State Park naît dans son ombre.
Moses a même une formule : “the people’s country club”, le “country club du peuple”. L’idée est simple, presque provocatrice : offrir au public un complexe de golf aussi ambitieux que les clubs privés, sans le filtre social.
Bethpage n’est donc pas un parcours qui a “réussi”. C’est un parcours qui a été conçu pour être un symbole : démocratique à l’entrée, impitoyable sur le terrain.
A.W. Tillinghast : un architecte… et un raconteur
On présente souvent A.W. Tillinghast comme un nom sur une plaque. “Tillie”. Un architecte de l’âge d’or. Point. Sauf que le personnage est plus riche : Tillinghast est aussi un homme de plume. Un journaliste de golf, un observateur, quelqu’un qui écrit le jeu avant de le dessiner. Son premier effort majeur connu, c’est un article sur St Andrews publié en 1901. Il passera ensuite des décennies à écrire sur le golf et l’architecture, à une époque où les architectes se construisent autant dans les magazines que dans la terre.
Sa carte de visite est celle d’un architecte qui a fabriqué une partie du théâtre du golf américain : Winged Foot (West & East), Baltusrol, San Francisco Golf Club, Quaker Ridge, Somerset Hills, Ridgewood… des parcours devenus des lieux de passage de l’histoire.
Mais le détail qui compte pour Bethpage, c’est ceci : après le krach de 1929, l’architecture de golf privée se contracte. Les grands projets se raréfient. Et Tillinghast, comme d’autres, traverse une période plus dure. Or, à Bethpage, Moses a besoin d’un nom. D’un sceau. D’une crédibilité instantanée. Et c’est là que Tillinghast entre dans le récit public.
Un chiffre qui dit beaucoup : selon Golf Digest, le contrat de Tillinghast à Bethpage aurait été de 50 dollars par jour, pour un maximum de 15 jours. Pas exactement le tarif d’un demi-dieu de l’âge d’or. Plutôt le prix d’une Amérique qui serre les boulons.
Qui a “fait” Bethpage Black ? Le dossier Burbeck

C’est la question qui agace les amateurs de réponses simples : qui est le véritable auteur du Black ?
Version classique : Tillinghast a conçu le Black. Version “enquête” : l’histoire est plus collective, plus grise, et donc plus intéressante.
Depuis des années, des historiens et journalistes (Golf Digest notamment) mettent en avant Joseph H. Burbeck, superintendent historique du parc, comme homme central du chantier. Son fils a même mené une bataille pour corriger l’attribution, affirmant que son père avait conçu le Black et que Tillinghast n’était qu’un consultant prestigieux.
Burbeck n’est pas un figurant : il est embauché par la commission des parcs à la fin des années 20 et travaille déjà sur des projets liés à Moses (Jones Beach, par exemple). Il a une formation en paysage/architecture et une expérience de construction. Il est l’homme du terrain, du drainage, des équipes, du calendrier, des arbitrages concrets.
Dans cette lecture, Tillinghast n’est pas un imposteur : il est un consultant, un regard, un “name tag” aussi — et peut-être un polisseur de design. D’autres sources (et d’autres historiens) insistent au contraire sur un rôle plus direct de Tillinghast, engagé par la Long Island State Park Commission fin 1933, avec des travaux menés entre 1934 et 1935 et une construction réalisée par une main-d’œuvre liée aux programmes du New Deal (WPA).
Ce qui est passionnant, c’est moins le tribunal final que ce que la controverse révèle : Bethpage est un produit de son époque. Un chantier public, avec un patron (Moses), une armée d’ouvriers (programmes de travail), un homme de terrain (Burbeck), et un grand nom capable de donner au tout une dimension nationale (Tillinghast).
Et cette ambivalence se retrouve jusque dans un détail d’archive : Geoff Shackelford rappelle qu’en 1937, Tillinghast écrit au sujet de Bethpage Black et crédite Burbeck de l’idée même du Black. Ce n’est pas une preuve absolue, mais c’est un indice énorme sur la manière dont lui-même racontait l’histoire.
Le Black : un parcours qui ressemble à l’Amérique qui l’a produit
Le Black est souvent résumé à sa brutalité. C’est vrai. Mais ce n’est pas suffisant.
Dans les années 30, l’Amérique de Moses et du New Deal construit grand, construit vite, construit pour durer, et construit pour que ça se voie. Bethpage s’inscrit là-dedans : un complexe énorme, public, pensé comme une vitrine d’efficacité et d’ambition.
La chronologie, elle, ancre le mythe dans du concret : les parcours Red et Blue ouvrent au milieu des années 30, le Black suit en 1936.
Et puis il y a cette obsession : faire du Black un “championship course” public. Sports Illustrated rappelle l’idée d’un Bethpage Black conçu pour être un test à la hauteur des grandes références, avec une évocation directe de Pine Valley dans l’imaginaire de Tillinghast et du projet.
Résultat : un parcours qui ne dépend pas uniquement du rough pour être difficile. Sa sévérité est structurelle : corridors, angles, greens et bunkering (parfois discuté, notamment à l’époque Dépression). Mais surtout, cette impression qu’ici, tu ne joues pas “contre” ton partenaire. Tu joues contre une intention.
Le panneau WARNING : quand l’administration invente la punchline parfaite
On ne peut pas faire Bethpage sans le panneau. “WARNING… extremely difficult… highly skilled golfers.” Il n’a pas été posé en 1936 (contrairement à ce que racontent certains récits romancés) : les sources disponibles indiquent une installation bien plus tardive, au début des années 80.
Mais ce panneau marche parce qu’il est cohérent avec l’histoire : Bethpage est démocratique dans l’accès, pas dans l’expérience. Tu peux y entrer. Tu ne peux pas exiger qu’il te caresse.
Ryder Cup 2025 : Keegan Bradley, le rough “trop aimable” et la confession

Et là, on revient à septembre 2025. Bethpage accueille la Ryder Cup et tout le monde s’attend à une version “apocalypse” du Black : rough suffocant, balles perdues, punition immédiate.
Sauf que non.
Dans son debrief, Keegan Bradley — capitaine américain — prend la responsabilité d’un choix de setup : pensant que son équipe aurait un avantage en longueur au drive, le rough adjacent aux fairways n’a pas été rendu aussi épais ni aussi pénalisant qu’il l’est habituellement à Bethpage. Et la pluie a assoupli les greens, ce qui a ajouté un autre effet pervers (approches qui “reculent”, contrôles plus délicats).
On peut discuter tactique pendant des heures, mais ce mea culpa a un intérêt historique : il montre qu’à Bethpage, la difficulté n’est pas un simple bouton qu’on tourne. Quand tu “adoucis” un monstre dans l’idée de favoriser tes forces, tu peux aussi lui retirer sa capacité à trier les coups. Et, dans une Ryder Cup, ce tri est souvent la différence entre une tension contrôlée et une glissade collective.
Ce que Bethpage raconte (et pourquoi 2025 finit là-dessus)
Bethpage Black est une capsule temporelle : l’Amérique des années 30, ses chantiers, son volontarisme, son goût pour les symboles publics, et sa manière de fabriquer du mythe à partir d’infrastructures.
Le Black n’est pas seulement “dur”. Il est un produit d’époque. Un parcours né d’un pays qui voulait prouver qu’il pouvait se reconstruire, et qui a choisi — ironie sublime — un sport réputé élitiste pour fabriquer un monument populaire.
Et au milieu, il y a cette enquête permanente : le grand architecte, l’homme de terrain, le politique, la main-d’œuvre. Tout ce que la Ryder Cup montre rarement quand elle filme des putts : la vérité des lieux.
2025 a eu ses héros. Son vrai personnage principal, lui, a un nom écrit en noir : Bethpage.
Sources principales
- Sur l’attribution Black / Burbeck / Tillinghast : Golf Digest, The Fried Egg, Australian Golf Digest, Shackelford.
- Sur le contexte années 30, Moses, WPA et “people’s country club” : Golfcoursearchitecture.net, TCLF, articles de contexte.
- Sur Keegan Bradley et le rough pas assez pénalisant : ESPN, CBS Sports.
- Sur Tillinghast (écriture, œuvres majeures) : Top100GolfCourses, Fried Egg, notices biographiques.

